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Entreprendre et investir : ce que Benjamin Graham demande aux chefs d'entreprise

27 nov. 2023
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 10 heures

Qu'ils investissent avec les règles qui ont fait réussir leur entreprise, et non contre elles. Benjamin Graham s'étonnait de voir tant d'hommes d'affaires compétents oublier en bourse les principes qui leur réussissaient ailleurs. Lire des chiffres, ne rien signer sans calcul, ne rien confier sans contrôle : presque tout se transmet, sauf le sentiment de tout piloter.

Cette idée clôt le chapitre 20 de L'investisseur intelligent, celui de la marge de sécurité, et notre résumé de L'investisseur intelligent (Benjamin Graham) en restitue la méthode. Nous l'appliquons ici à ceux qui dirigent une activité et placent leur argent, souvent sans relier les deux. Il s'agit d'une information générale, pas d'un conseil personnalisé.


Que veut dire Graham par « investir comme on mène une affaire » ?

Que l'on achète une part d'entreprise, et non un ticket. Graham conclut son chapitre sur la marge de sécurité par une phrase que l'on peut traduire ainsi : l'investissement n'est jamais aussi intelligent que lorsqu'il est mené comme une affaire. Il ajoute qu'il est étonnant de voir tant d'hommes d'affaires compétents opérer en bourse au mépris des principes qui leur ont réussi dans leurs propres entreprises. Autrement dit, le dirigeant possède déjà la méthode ; il lui reste à ne pas l'abandonner en changeant de terrain.

Pour Graham, une action n'est pas un billet de loterie mais une fraction d'entreprise réelle, avec ses ventes, ses charges et ses dettes. Un dirigeant n'a aucune peine à le comprendre : c'est ainsi qu'il regarde la sienne. La difficulté vient de l'écran de cotation, qui transforme cette fraction d'entreprise en un prix qui bouge sans cesse, et invite à réagir au prix plutôt qu'à l'entreprise.

Graham en tire, dans les lignes qui suivent, des principes d'affaires qu'il applique à l'investissement. Nous ne les reprenons pas un à un : nous proposons plus bas notre propre transposition, à l'usage d'un chef d'entreprise. Elle part d'une question simple, celle que Graham pose implicitement à ses lecteurs : que feriez-vous si ce placement était une décision de votre entreprise ?


Qu'est-ce qui se transmet de l'entreprise à l'investissement ?

Trois réflexes, et ils valent cher. Il y a la lecture des chiffres : un dirigeant qui sait lire un compte de résultat et un bilan possède déjà une bonne part de ce qu'il faut pour évaluer une entreprise cotée. Avoir engagé son propre argent lui a aussi appris ce qu'est une décision qui peut mal finir, un rapport au risque qu'aucun livre ne transmet. Reste la discipline de décision : fixer des critères à froid et s'y tenir à chaud, dans une négociation comme devant un placement.

À notre lecture, ce sont aussi ceux que Graham attend de l'investisseur. Ils ne s'apprennent pas dans un livre ; ils s'apprennent en dirigeant. C'est l'avantage réel du chef d'entreprise, à condition qu'il l'emporte avec lui quand il place son argent.


Qu'est-ce qui ne se transmet pas ?

Le contrôle, pour commencer. Dans votre entreprise, vous décidez du prix, du produit, du rythme et du recrutement ; si le résultat déçoit, vous pouvez agir. Sur un placement coté, vous ne décidez plus de rien après l'achat, sauf de vendre ou de tenir, et vendre au mauvais moment est la façon la plus courante de transformer une baisse en perte.

L'horizon et la liquidité ne se transmettent pas davantage. Une activité se pilote au trimestre ; un placement se juge sur des années, et le réflexe trimestriel appliqué à un portefeuille multiplie les mouvements, donc les frais et les erreurs. Un entrepreneur a l'habitude de dégager de la trésorerie en agissant ; un placement, lui, n'est disponible qu'au prix du jour, y compris le jour où ce prix est mauvais.

Reste l'illusion de compétence. Bien connaître son secteur ne rend pas meilleur juge des entreprises de ce secteur : cela rend surtout plus confiant. Or la confiance sans contradiction est l'un des premiers moteurs de la concentration excessive, dont nous proposons un test dans Entrepreneur : faut-il tout réinvestir dans son entreprise ?.


Comment appliquer à vos placements vos réflexes de dirigeant ?

En posant, avant chaque placement, les questions que vous posez déjà avant chaque décision d'entreprise. La grille qui suit est la nôtre : elle transpose à l'investissement des réflexes que tout dirigeant pratique.

  • Signeriez-vous un bail sans l'avoir lu ? Alors ne souscrivez rien sans avoir lu le document d'information du produit.

  • Lanceriez-vous un produit sans calcul de rentabilité ? Alors n'achetez rien sans savoir ce que vous payez, et pour quel rendement raisonnable.

  • Confieriez-vous votre entreprise à quelqu'un dont vous ne pouvez pas juger le travail ? Alors ne confiez pas votre argent à un gérant que vous ne savez pas évaluer.

  • Recruteriez-vous sans connaître le coût complet d'un poste ? Alors ne choisissez aucun placement sans en connaître tous les frais.

  • Changeriez-vous de stratégie à chaque rumeur sur votre marché ? Alors ne vendez pas un placement pour la seule raison que son prix a baissé.

Aucune de ces questions n'est financière au sens technique. Toutes sont des questions de gestion, et c'est tout le sens de la phrase de Graham. Un dirigeant qui y répond honnêtement investit déjà mieux que la plupart des épargnants.


Pourquoi la marge de sécurité parle-t-elle aux dirigeants ?

Parce qu'elle est elle-même un réflexe de dirigeant. Un dirigeant avisé ne signe pas un contrat important en supposant que tout se passera comme prévu : il garde une marge pour l'imprévu, dans les délais comme dans les coûts. Graham demande la même chose à l'investisseur, sous la forme d'un prix assez bas pour qu'une erreur d'appréciation reste supportable. C'est l'idée qui donne son titre au chapitre 20, celui-là même que conclut sa phrase sur les affaires.

Le dirigeant qui investit sans marge fait donc exactement ce qu'il s'interdirait dans son entreprise : il parie sur le scénario favorable. Si vous débutez dans les placements, Débuter en investissement : le test pour savoir si vous investissez ou spéculez pose la frontière que Graham trace entre investir et spéculer. C'est le premier pas avant toute question de marge.


Quelles compétences un dirigeant doit-il acquérir en priorité ?

Les compétences qui portent sur ses propres comptes, avant celles qui portent sur les marchés. Savoir dire de tête sa marge réelle, la part de son chiffre d'affaires que représente son premier client et le nombre de mois de charges couverts par sa trésorerie : ces trois chiffres commandent plus de décisions qu'aucune analyse boursière. Ils forment aussi le meilleur entraînement à la lecture des comptes des autres.

Vient ensuite la lecture d'une entreprise que l'on ne dirige pas : c'est la même grammaire, appliquée à des comptes que l'on n'a pas rédigés. Les deux approches pour juger une entreprise cotée sont comparées dans Analyse fondamentale ou analyse technique : que faut-il regarder ?. Pour un dirigeant, la première est la plus naturelle, puisqu'elle part des comptes.


Quel livre lire pour relier les deux ?

Deux livres, selon votre besoin. Pour la discipline, L'investisseur intelligent de Benjamin Graham : ce qui a vieilli, ce qui tient encore dit ce qui reste valable dans son livre, et pourquoi ses chapitres 8 et 20 comptent le plus. Pour le pont entre l'entreprise et l'investissement, Guide pour investir de Robert Kiyosaki : faut-il le lire ? explique à quel dirigeant ce livre rendra service.

Pour situer ces titres parmi les six que nous résumons, notre ordre de lecture complet figure dans Par quel livre de finance commencer ? Nos 6 incontournables à lire. Tous nos résumés de livres de finance sont réunis sur une seule page.


Que faut-il retenir ?

Que le dirigeant qui investit n'a pas à changer de méthode, mais de posture. Il garde ses réflexes de gestionnaire : lire, calculer, contrôler ce qu'il confie ; et il renonce à celui de tout piloter, qui n'a plus de prise sur un placement. C'est, en une phrase, la leçon de Graham : mener son investissement comme une affaire, sans croire qu'on le dirige.

Article mis à jour le 26 septembre 2026.

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