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L'investisseur intelligent de Benjamin Graham : ce qui a vieilli, ce qui tient encore

7 août 2023
6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 16 heures

Ce qui tient, dans L'investisseur intelligent de Benjamin Graham, paru en 1949, c'est la discipline : traiter le marché comme un fournisseur de prix plutôt que comme un juge, et n'acheter qu'avec une marge de sécurité. Ce qui a vieilli, ce sont ses seuils chiffrés et ses exemples. Le livre se lit donc encore, pour sa méthode.

C'est cette lecture en deux temps que suit notre résumé de L'investisseur intelligent (Benjamin Graham) : il sépare ce qui relève de la méthode, toujours applicable, de ce qui relève des exemples de l'époque. Cet article fait le tri, point par point, et dit pourquoi. Il répond aussi à la question qui vient avant toute lecture : ce livre mérite-t-il votre temps, et sous quelle forme ?


Couverture du livre L'investisseur intelligent de Benjamin Graham

Pourquoi un livre de 1949 se lit-il encore ?

Parce qu'il parle moins de la bourse que de celui qui y entre. Graham ouvre sur une définition qu'il tient pour décisive : une opération d'investissement est celle qui, après une analyse approfondie, promet la sécurité du capital et un rendement satisfaisant ; tout ce qui ne remplit pas ces conditions relève de la spéculation. Il ne condamne pas la spéculation. Il exige seulement qu'on ne la déguise pas en investissement, et cette exigence n'a pas pris une ride.

L'ouvrage a connu plusieurs éditions revues du vivant de son auteur ; la quatrième et dernière date de 1973. L'édition américaine commentée de 2003 reprend ce texte, y ajoute les commentaires du journaliste Jason Zweig et s'ouvre sur une préface de Warren Buffett, qui a été l'élève de Graham à l'université Columbia au début des années 1950. Ce que Buffett en dit est plus utile qu'un éloge : il désigne les deux chapitres auxquels prêter une attention particulière.


Qu'est-ce qui n'a pas vieilli ?

Les chapitres 8 et 20, parce qu'ils ne parlent pas du marché mais de vous. Dans sa préface, Buffett écrit que le lecteur qui prête une attention particulière à leurs conseils n'obtiendra pas de mauvais résultats de ses placements. Le premier apprend à ne pas obéir aux prix du jour, à travers la figure de M. le Marché ; le second ramène toute la méthode à la marge de sécurité, qui consiste à payer assez peu pour qu'une erreur d'appréciation reste supportable.

Ces deux idées tiennent parce qu'elles ne dépendent d'aucune donnée de marché. Elles décrivent une attitude : ne pas laisser le prix du jour décider à votre place, et prévoir que vous vous tromperez. Depuis 1949, les marchés ont changé de taille, de vitesse et d'instruments ; ils n'ont pas cessé d'alterner l'euphorie et la panique. Tant que ce sera le cas, le portrait que Graham en fait restera exact, et sa parade restera la bonne.


Qu'est-ce qui a vieilli dans ce livre ?

Ses seuils chiffrés, et l'un d'eux plus que les autres. Au chapitre 14, Graham donne à l'investisseur qu'il appelle défensif sept conditions de sélection, dont la dernière fixe un plafond au prix payé par rapport à la valeur comptable de l'entreprise. C'est ce plafond qui a le plus mal vieilli, parce que la valeur des entreprises ne se loge plus au même endroit qu'en 1949. Les six autres conditions se discutent davantage dans leurs chiffres que dans leur principe.

  • une entreprise de taille suffisante ;

  • une situation financière solide ;

  • des bénéfices positifs chacune des dix dernières années ;

  • des dividendes versés sans interruption depuis au moins vingt ans ;

  • une hausse du bénéfice par action d'au moins un tiers sur dix ans ;

  • un cours ne dépassant pas quinze fois le bénéfice moyen des trois dernières années ;

  • un cours ne dépassant pas une fois et demie la valeur comptable, le produit de ces deux derniers ratios ne devant pas dépasser 22,5.

C'est sur ce dernier point que nous nous séparons de l'auteur. Une valeur comptable mesure surtout ce que les comptes savent chiffrer : usines, stocks, trésorerie, créances. Or une part croissante des entreprises cotées tire sa valeur de logiciels, de marques, de brevets ou de bases de clients, que les comptes enregistrent mal. Appliqué à la lettre, le plafond d'une fois et demie la valeur comptable écarterait la plupart d'entre elles sans rien dire de leur solidité : le principe survit, le seuil non.

Les exemples ont vieilli davantage encore : ils portent sur des sociétés américaines d'après-guerre, dont beaucoup ont disparu. Ils restent instructifs comme exercices de raisonnement, pas comme modèles. Lisez ces chapitres pour la question que Graham y pose — que paie-t-on, et contre quoi ? — plutôt que pour les réponses qu'il y donnait en son temps.


Que vaut encore sa règle du 25-75 ?

Au chapitre 4, Graham demande à l'investisseur défensif de ne jamais détenir moins de 25 % ni plus de 75 % de son portefeuille en actions, le reste en obligations de qualité, avec un partage égal comme point de départ. La règle surprend par sa simplicité. Elle ne cherche pas le meilleur rendement possible : elle empêche les deux excès qu'il observait chez ses lecteurs, tout miser sur les actions après une hausse et tout vendre après une baisse.

C'est à nos yeux la partie la plus sous-estimée du livre. Les pourcentages se discutent, car un épargnant de trente ans et un retraité n'ont pas le même horizon. Le mécanisme, lui, garde toute sa valeur : maintenir un partage fixé à l'avance oblige à vendre un peu de ce qui a monté pour racheter ce qui a baissé, exactement l'inverse de ce que dicte l'émotion. Nous détaillons la répartition des risques dans Diversifier ne suffit pas : comment répartir vraiment ses risques ?.


À qui ce livre ne rendra-t-il pas service ?

À celui qui n'a pas encore de patrimoine à gérer : les règles de sélection de Graham supposent qu'il y ait quelque chose à sélectionner, et se lisent dans le vide autrement. À celui qui confie entièrement ses placements à un tiers, car l'ouvrage est écrit pour la main qui décide. Au lecteur pressé, enfin : Graham demande de la lenteur, et un survol de ce texte n'en laisse presque rien.

C'est aussi le plus exigeant des six livres que nous résumons. Un lecteur qui n'a jamais ouvert un bilan trouvera les chapitres d'analyse ardus, et risque d'abandonner avant les deux qui comptent le plus. Si c'est votre cas, commencez par un ouvrage de fondations : notre ordre de lecture complet figure dans Par quel livre de finance commencer ? Nos 6 incontournables à lire, où L'investisseur intelligent vient en cinquième position.


Comment aborder ce livre sans s'y perdre ?

Dans un ordre différent de celui du livre. Commencez par les chapitres 8 et 20, qui contiennent la philosophie. Poursuivez par le chapitre 1, pour la frontière entre investir et spéculer, puis par le chapitre 4, pour la répartition. Gardez les chapitres consacrés à l'analyse des entreprises pour le moment où vous détiendrez réellement des actions : lus trop tôt, ils s'oublient.

Un test simple vous dira si vous êtes prêt. Prenez le dernier placement que vous avez fait ou envisagé, et répondez par écrit aux trois questions que contient la définition de Graham : l'avez-vous analysé, et comment ? Qu'est-ce qui protège votre capital si vous vous êtes trompé ? Quel rendement jugez-vous satisfaisant, et pourquoi ce chiffre-là ? Si la deuxième question vous laisse sans réponse, ouvrez le livre au chapitre 20.


Faut-il lire le livre entier ou un résumé ?

Cela dépend de ce que vous en attendez. Si vous cherchez l'état d'esprit — le marché comme serviteur, la marge de sécurité, la discipline de répartition —, une synthèse fidèle le restitue, et vous fait gagner du temps sur un texte serré. Si vous comptez sélectionner vous-même des actions, le texte intégral s'impose, parce que les chapitres d'analyse se travaillent crayon en main. Le papier se prête mieux à ce travail que l'écran, pour les raisons exposées dans Papier ou écran : quel format vous fait vraiment retenir vos lectures ?. Nous avons détaillé ce qu'une synthèse fait mieux, et ce qu'elle ne remplacera jamais, dans Résumé ou livre entier : lequel choisir ?.

Si vous optez pour le texte complet, les éditions imprimées des ouvrages que nous résumons sont réunies sur une page dédiée. Dans les deux cas, ne lisez pas ce livre comme une liste de recettes. Il vous apprendra d'abord à éviter les erreurs graves, et c'est déjà beaucoup.


Par quel livre poursuivre ?

Par celui qui prolonge la même discipline dans le monde d'aujourd'hui. L'argent : l'art de le maîtriser (Tony Robbins) déplace la question du prix payé pour une action vers le coût prélevé sur un portefeuille : frais, répartition, protection du capital. C'est le sixième et dernier titre de notre ordre de lecture, et le complément naturel de Graham. Nous avons examiné ce que vaut réellement la protection du capital qu'il met en avant dans notre article sur les obligations structurées vues par Tony Robbins.

Si vous voulez voir ce que les héritiers de Graham ont fait de sa méthode, notre article sur les 10 meilleurs investisseurs en bourse et leurs leçons montre comment Warren Buffett et d'autres l'ont adaptée, parfois contredite. Tous nos résumés de livres de finance sont réunis sur une seule page.


Que faut-il retenir ?

Que ce livre se lit pour sa discipline, non pour ses seuils. Le prix suit l'humeur du marché, la valeur suit les résultats de l'entreprise, et il faut du temps pour que les deux se rejoignent. Toute la méthode de Graham consiste à tenir pendant ce temps-là : ne pas payer trop cher, ne pas vendre trop tôt, et garder assez de marge pour survivre à ses propres erreurs.

Article mis à jour le 26 septembre 2026.

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